vendredi 17 février 2017

MICHELINE HACHETTE

FB « J’ai toujours eu le sentiment que l’œuvre lettriste de Micheline Hachette avait un sens, et même du sens. C’est certainement parce que, plus particulièrement dans le domaine des arts visuels où elle s’est exprimée dès le tout début de 1964, elle a su réaliser et distribuer dans le temps, plusieurs œuvres « phares » explicites, qui appartiennent de plain-pied à la culture lettriste contemporaine, au point de parvenir même à la symboliser. Je veux parler de Méca-esthétique pour la construction d’une demeure (1968) qui figure aujourd’hui dans les Collections du Paul Getty Musuem. Sous le titre général de  Demeure et Maison, ce projet architectural édifie sa convulsive beauté au travers d’une paire de bottes en caoutchouc recouverte d’inscriptions blanches, devenue, à la vue du temps présent et par son aspect extérieur, un étrange reflet de nombre de réalisations de bâtisseurs et designers du pompiérisme urbain actuel. Mais je veux aussi parler de L’œuvre supertemporelle sado-masochiste (1976) et du Déjeuner sur l’herbe (1978). Il faut y ajouter d’autres ponctuations, à mon sens remarquables, notamment sa Suite pharaonique (1982), composée d’un ensemble de 28 pièces où les déclinaisons pseudo-hiéroglyphiques sont l’objet d’une migration fracassante au sein de la multi-écriture.
Si les inclinaisons personnelles marquent les œuvres réalisées par les uns et les autres, il faut, me semble-t-il, se garder de les transformer en des clés de lecture totalisante. Pourtant, dans des stratifications qui vont de la simple thématique à la mise en scène de choix esthétiques, celles-ci travaillent avec la conduite des contributions individuelles. Pour Micheline Hachette, la psychanalyse et l’égyptologie appartenaient à ses penchants principaux. En 1992, à la Biennale de Venise, elle exposait l’une de ses trois œuvre excoordiste sur tissu où ses signes de prédilection n’apparaissent plus qu’au travers des perforations opérées dans le support. Cette réalisation n’est pas sans rappeler une belle pièce antérieure, choisie dans la même matière, pour illustrer ses combinaisons d’Hypergraphie, cette fois-là splendidement mises à nu et étendues sur un drapé de très grandes dimensions.
Chaque membre du groupe lettriste s’identifie à l’univers des signes qu’il a peu à peu tissé. Dans le domaine de l’hypergraphie, si je pense à Micheline Hachette, je vois se déployer un travail distingué, marqué par des enchaînements stylistiques continûment réfléchis et sans faille. Si ses premiers tableaux proposent initialement différents signes marqués par un géométrisme accentué à l’allure cubiste, cette artiste développera rapidement des lettres déformées de l’alphabet latin, imbriquées les unes dans les autres, qui deviendront caractéristiques de son style, comme on le perçoit dans Lettre à Guatimozin, présentée à la Galerie Stadler en 1964. Par la suite, cette organisation qui intégrera progressivement des caractères notionnels va s’intensifier dans des carrés systématiquement juxtaposés, recouvrant entièrement l’espace donné à voir. Nombre de ses œuvres seront publiées dans des revues (Ur, Psi, Ether) et feront l’objet de multiples expositions. Elle fut notamment invitée à participer à Materializzazione del linguaggio, en 1978, à la Biennale de Venise.
Micheline Hachette a mené parallèlement ses recherches dans les arts plastiques et sonores. Dans ce dernier registre, elle est l’auteur d’une cinquantaine de poèmes lettristes, infinitésimaux et supertemporels. Il me semble juste de restituer ici une partie de l’article que Roland Combet lui consacra dans la revue Bérénice (n°4, 1981 – 1982): « A propos de son oeuvre, Intervalle, de 1966, Jean-Paul Curtay écrira, avec justesse, me semble-t-il, mais non sans lyrisme, dans La Poésie Lettriste (Ed. Seghers, 1974), que Micheline Hachette aborde les phonèmes avec le détachement du chirurgien qui voit les plaies, mais ne sent pas la douleur. Ainsi, ses expressions sont-elles plus destinées à la vision qu'à l'audition. Des signes diacritiques destructifs parsèment le jeu typographique, qui intime aux lettres des poses surprenantes par leur sécheresse. Les lettries publiées dans le recueil Lettries Acides, de 1969, poursuivent ces explorations en les développant plus avant, toujours dans un ciselant extrême, vers une concentration et un hermétisme exagérés dans lesquels les particules lettriques non conceptuelles s'éparpillent — s'éclatent — dans une multiplication — débauche — typographique, en se mêlant, dans un arrangement général précieux, à des lettres hypergraphiques plastiques, indicibles. Lettries Acides parachève une composition de 1967, intitulée sans ambiguïté Poème Cubiste, où cette artiste nous offre l'image d'un cube, constitué de lignes monolettriques superposées, que l'on peut situer, dans le contexte complet de ses accomplissements, comme une tentative de mise en relief sonore de la géométrie du cube ou une distorsion projective de la ciselure (J.-P. Curtay, La Poésie Lettriste). Sigisbée, de 1968, qui, en reprenant les organisations typographiques et les lettres plastiques de multi-écritures, déjà explorées dans les morceaux précédents, s'ouvrent à une originalité, nouvelle pour cet auteur, fondée, en illustration du thème des troubadours et des trouvères, sur des formes fixes de la poésie du Moyen-Age. En 1970, toujours dans l'exception du prétexte thématique, mais cette fois dans l'art esthapéïriste des virtualités innombrables de la versification, Micheline Hachette composera un Poème infinitésimal amplique qu'elle présentera d'ailleurs elle-même au public, le 4 juin 1970, dans le cadre du Premier Festival International d'art infinitésimal et supertemporel. Mais les fondements primaires de Micheline Hachette ne cessent de s'approfondir et de gagner dans le ciselant — domaine où elle excelle — une complexité qui lui permettra de s'épanouir pleinement. En 1976, elle publie dans La poésie et la musique lettristes, aphonistes et infinitésimales (La Novation, n°5/6, 1976) Six poèmes infinitésimaux (dont les titres particuliers à chacun: Usine,Tri spontané, Alternance simple, Symbolisation, Les Nombres ou Etiquettes, témoignent de l'intérêt que cette artiste porte aux mathématiques modernes) fondés sur des ensembles dans lesquels des formes visuelles élémentaires: les carrés, les cercles, les rectangles et autres trapèzes, données pour des valeurs poétiques ou musicales imaginaires, sont sélectionnées, dénombrées ou mises en relation avec des cardinaux ou des composants étrangers, hétéroclites, qui suggèrent autant d'associations ou de cadences, également impossibles de ces éléments. »
En dehors de son œuvre plastique et poétique, Micheline Hachette a également  proposé plusieurs réalisations virtuelles telles que  Le petit livre d’or de l’Externité, une danse infinitésimale amplique, ou Propos hypocrites, mais aussi plusieurs films: en 1970, Aimer un être, (des petits cœurs roses destinés à être attachés à la boutonnières des spectateurs), A propos de Nice (réalisé en compagnie d’Annie et de Ben Vautier dans le cadre du 1er Festival International d’Art Infinitésimal et Sup.); en 1978, Frissons créateurs au fil du Nil (le déroulement de deux bobines de fil parmi les spectateurs en les invitant à faire des jeux de mots sur fil) et L’année dernière à Abou Simbel (qui consistait en un dépôt de sable sur l’écran). C’est la même année qu’elle composera sa Suite infinitésimale sur six réflexions esthétiques louches, représentant la version infinitésimale possible d’un film policier.
Si diverses actions mémorables du groupe lettriste, notamment à l'occasion du récital du Théâtre de l'Odéon, en janvier 1964, et de la représentation des œuvres chorégraphiques d'Isou et de Sabatier sur la scène de l'Ambigu en 1965, me restituent la personne de Micheline Hachette, son souvenir, je dirai charnel, se perpétue aussi à travers la photographie de 1964 où elle apparaît avec tant de grâce dans la célèbre Robe à lire de son compagnon. » ExtraitLe Lettrisme Au-delà de la Féminitude, Murmure de femmes autour du Lettrisme,  Anne-Catherine Caron in Il Lettrismo al di là della femminilitudine, introduit par l’Apport du Lettrisme et du juventisme au Mouvement de libération des femmes, d’Isidore Isou. Ed Zero Gravità, 2008.

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Abonnement Publier les commentaires [Atom]

Liens vers cet article:

Créer un lien

<< Accueil